vendredi 22 mai 2026

Qu’est-ce que n’est pas le yoga ?

 

Qu’est-ce que n’est pas le yoga ?

Il est finalement assez difficile de définir clairement ce qu’est le yoga. Même les spécialistes ne sont pas toujours d’accord. J’ai donc eu envie, ici, de prendre le problème à l’envers : en définissant ce que le yoga n’est pas. Peut-être cela permettra-t-il de clarifier la pratique, au moins pour les béotiens qui se retrouvent noyés dans une grande variété de formes, allant du plus farfelu au plus pointu.

The Queen Elisabeth doing yoga, London Subway

Le yoga n’est pas un sport

Pour quiconque connaît un minimum la pratique, cela paraît évident. Pourtant, lorsque l’on observe «l’offre» proposée aujourd’hui, notamment en Occident (mais pas seulement), on trouve bel et bien des formes où la performance est mise en avant.

Selon Pierre Parlebas (sociologue et théoricien du sport et de l’activité physique), «le sport est compétition». Il définit le sport comme «l’ensemble des situations motrices codifiées sous forme de compétition et institutionnalisées ».

Le yoga est codifié, certes, mais de façon spirituelle et/ou religieuse. Et s’il est une «action motrice», c’est avant tout parce qu’il utilise le corps comme outil spirituel : un vecteur vers une énergie plus vaste, vers une connaissance de soi et du Soi.
Il est à la fois une méthode de réalisation et une finalité de l’existence. Sous ce terme «yoga» se cache un éventail de techniques et de doctrines touchant au corps, au souffle et à l’esprit. (Colette Poggi, Le yoga en 101 citations).

Lorsque le politique se mêle du spirituel ou du religieux, la dénaturation ou la manipulation ne sont jamais loin. Ainsi, certains envisagent d’inscrire le yoga aux Jeux Olympiques (Convaincu que le yoga n’est pas un simple loisir, ce pays veut en faire une discipline olympique – Ouest-France, 21/02/2025).

Or, le yoga n’a pas d’institution, pas de chef spirituel, pas de hiérarchie. Il est une voie, une transmission de maître à disciple.

Mystérieuse est la réalité du yoga, c’est un secret qu’il ne faut révéler (…) qu’à un disciple accompli, devenu réceptacle des plus sublimes joyaux.
(Hamsa-upanishad)

Yogi pratiquant au bord d’une rivière, peinture provenant d’un Ragamala,
Rajasthan, environ 1610,
The trustees of the British Museum

Le yoga n’est pas de la gymnastique

Alors, s’il n’est pas un sport, serait-il une gymnastique ? Certes, dans le hatha yoga, le yoga de l’effort ardent , le corps est sollicité d’une manière qui peut rappeler la gymnastique. Mais même Alexandre le Grand, lors de ses conquêtes, qualifiait les Indiens adeptes de cette culture physique de «gymnosophistes». Il avait perçu que, oui, le corps était objet d’un « culte », mais associé à Sophia : la sagesse.

Voici la définition donnée par le Robert pour le mot gymnastique :

1. Art d’assouplir et de fortifier le corps par des exercices appropriés ; ces exercices (culture physique, éducation physique).

2. Série de mouvements plus ou moins acrobatiques.

Il est vrai que, pour un novice, ou même lorsque le yoga est pratiqué dans certaines salles de sport, la ressemblance peut être frappante. Mais pourquoi alors pratiquer le yoga plutôt que la gymnastique ? Parce que cela sonne plus exotique ? Parce que c’est à la mode ?

En réalité, si l’on se réfère à des textes de yoga comme la Haṭhapradīpikā (La petite lampe du Hatha Yoga), on constate que les postures (surtout assises) et les conseils de santé n’y occupent qu’une place secondaire. Ce qui compte avant tout, c’est l’éveil à une conscience-énergie.

Lorsque le Soi individuel et le Soi universel ne font plus qu’un, toutes les pensées et intentions (saṃkalpas) se dissolvent : c’est alors le samādhi, l’état de la saveur unique (samarasa).
(Haṭhapradīpikā, IV.7)

Comme l’explique Mark Singleton dans son ouvrage Aux origines du yoga postural, ce n’est que depuis quelques siècles, et notamment pendant la colonisation anglaise, que le yoga a pris une tournure de plus en plus « gymnique », voire culturiste. En réaction aux colons britanniques, les Indiens mirent en avant leurs dispositions physiques, rivalisant sur ce terrain. Des enchaînements comme le Salut au Soleil ne datent en réalité que du XXe siècle, même si la vénération solaire est, elle, très ancienne.

L’Inde a cette faculté à tout assimiler, tout digérer, et à intégrer des éléments venus d’ailleurs dans sa culture.

Illustration d’un manuscrit indien du début du XXe s.,
Source The Luminescent

Le yoga n’est pas de la relaxation

Aujourd’hui encore, malgré sa popularité, le yoga est mal connu et souvent réduit à une simple pratique de relaxation. Il est partout : dans la publicité, sur les réseaux sociaux, dans les médias. Pourtant, l’assimiler uniquement à la détente est une erreur.

Il est vrai qu’une des dimensions du yoga est d’apaiser les tensions, car comment progresser si nous sommes crispés et stressés ?

Ce n’est que dans un esprit limpide, apaisé, où toute agitation s’est effacée, que le Soi se révèle ; il est alors capable de percevoir le subtil, et de faire l’expérience de la félicité.
(Ramana Maharshi)

Mais comme le souligne cette citation, il ne s’agit pas seulement de mieux dormir, de déstresser ou d’améliorer sa santé !
Venir au yoga pour se détendre est honorable, mais en oublier le but ultime, ou en travestir l’origine, est réducteur.

Le yoga est une voie d’éveil, et non d’endormissement.

C’est peut-être parce qu’il répond à tant de maux de notre quotidien (stress, anxiété, perte de sens, sédentarité, malbouffe, etc.) qu’il est devenu si populaire. Mais ne nous trompons pas : choisir un chemin de vérité comme le yoga n’est pas toujours reposant. C’est une mise à nu, une quête de vérité, une déconstruction de ses conditionnements, parfois une ascèse exigeante.

Le plus grand fléau étant sans doute la rumination mentale… Et c’est là que le yoga agit comme un puissant remède. Sa science du souffle agit sur les systèmes sympathique et parasympathique, apaisant à la fois le corps et l’esprit. D’un pragmatisme absolu, cette pratique devient au fil du temps d’une subtilité infinie.

La pensée (manas) est le maître des sens, et le maître de la pensée est le souffle.
(Les dits de Gorakṣa)

Ainsi, non, le yoga n’est pas de la relaxation. Mais oui, il permet de se relaxer – et surtout de s’éveiller, de l’infiniment petit vers l’infiniment grand.

Gorakṣa ou Gorakhnath, le Siddha Nath par excellence parmi les Neuf Naths principaux du Nath sampradaya
Peinture provenant de Shri Kashtamandap, Nepal, 1513
The National Museum of Art, Bhaktapur
Source Westin Harris

Le yoga n’est pas une religion

Pour un occidental, la question du religieux est souvent délicate. Nous avons perdu le lien avec le sacré, et rejetons fréquemment la religion – parfois à juste titre, parfois moins.

En Inde, lorsque vous remplissez un formulaire administratif, il vous est demandé d’indiquer votre religion : aucune case ne permet de cocher « athée ». Ce concept n’entre pas dans leur vision du monde. La société indienne s’est construite autour des Veda, textes sacrés d’une tradition polythéiste où le sacré est omniprésent.

Alors pourquoi le yoga ne serait-il pas religieux ? D’une certaine manière, il l’est – au sens premier du terme latin religare, « relier ». Le yoga relie ce qui est séparé. Issu de l’hindouisme, il a grandi dans un contexte rituel. Certaines voies, comme le bhakti yoga, sont explicitement dévotionnelles.

Mais les ascètes du yoga, notamment la communauté des Nāth, qui a popularisé le hatha yoga, se sont toujours affranchis des rites et des dogmes, s’opposant même au pouvoir des brahmanes et au système de castes. Le yoga est l’école de la liberté, où le spirituel se vit par une expérience intérieure intense. Le corps y devient un feu sacré qui relie au cosmos.

La pratique de hathayoga de Mahamudra, décrite en 1830 dans le manuscript illustré, le Jogapradipika
Source SOAS, Graham Burns

Le yoga plaît aussi parce qu’il est universellement adaptable, il a une grande plasticité : on peut le pratiquer quelle que soit sa croyance – ou son absence de croyance. Sur certains aspects, il possède même une dimension scientifique et empirique.

Il peut s’expérimenter dans tous les secteurs de la vie : il est une expérience du vivant, un art de vivre.

Tout acte que j’accomplis est adoration. Toute parole que je prononce, formule sacrée. Tout ce qui survient, prétexte pour l’union (yoga).
L’univers pour moi, ici même, n’est autre que le tantra (…)
Vivre à la maison, vivre en forêt, ne conduit ni à l’un ni à l’autre :
à la délivrance, ainsi parlent les yogin accomplis (…)
(Les dits de Lalla, v.55–58)

Nath yogin, page illustrée et enluminée tirée du Dvadasa Bhava («Les douze existences»)
Inde, Mughal, Allahabad, 1600-05

J’espère qu’en définissant ce que le yoga n’est pas, j’ai contribué à mettre en lumière la richesse spirituelle de cette pratique millénaire, et à lui redonner ses lettres de noblesse.

Le yoga est si vaste, et au centre de tant d’enjeux politiques et financiers, qu’il est souvent instrumentalisé, mal compris, voire rejeté. Il est donc essentiel de choisir avec discernement un enseignement de qualité, et surtout de pratiquer et d’étudier !

Stage de Yoga été 2026

 


dimanche 17 août 2025

Rentrée Yoga à Lans en Vercors (2025/2026)

 

Bonjour à toutes et à tous,


Je me fais le relais de mes amies et collègues pour préparer notre rentrée 2025/2026.
Vous trouverez dans ce mail la plaquette de cette année avec les mêmes professeurs et toujours un tableau de rattrapage qui de façon exceptionnelle vous permet d'éventuellement rattraper un cours. Attention le tableau sera à jour une fois les inscriptions terminées :

Vous trouverez aussi nos dates avec Marie pour des sessions voyages sonores ainsi que des séances de Yoga de la voix.

Je vous joins le tableau de mes cours, il reste quelques places pour les indécis.
Et enfin la fiche d'inscription que vous pouvez envoyer ou imprimer. Le paiement se fait à chaque début de trimestre (septembre, janvier, avril) ou à l'année ce qui vous permet d'économiser 30 € en faisant 3 chèques encaissables à chaque début de trimestre.
Si vous payez par RIB vous pouvez demander.

Les séances de Yoga reprennent le lundi 15 septembre.

CODE ENTRÉE ( derrière le bâtiment ) : 7519B

Merci pour votre confiance au fil des ans, nous existons grâce à vous !!

Puisse la sagesse du Yoga nous aider à traverser la complexité de notre monde et le rendre plus lumineux.

Chaleureusement,

Nicolas Lespinasse


"Notre corps est d'essence universelle, connaître son corps c'est conforter son socle"
Amritaratnavali (texte de Yoga)













mardi 21 janvier 2025

La pratique du yoga est-elle destinée aux femmes ?

 

La pratique du yoga est-elle destinée aux femmes ?

Cette question peut paraître saugrenue voire ridicule, et pourtant, en regardant froidement le nombre de pratiquantes à travers le monde, on peut légitimement se la poser. D’après le site statista qui fait du référencement de données statistiques, il y a en France en 2023, 21 % de femmes qui pratiquent le yoga contre 5 % d’hommes, soit 4 fois plus. Pourquoi la pratique du yoga attire-t-elle plus les femmes que les hommes ? Le yoga est-il plus pratiqué par les hommes en Inde ? Y a-t-il un yoga féminin, un yoga masculin ? Quelle est la place des femmes dans l’histoire du yoga ?

Remontons à la source pour voir comment est né le yoga et comment il est devenu dans pas mal de cas une discipline de développement personnel pour les femmes.

Tout d’abord, lorsque je dis yoga, j’entends par là haṭhayoga, la discipline couramment pratiquée en occident ou du moins ses variantes et déclinaisons. 

Hatha signifie, selon la plupart des traducteurs de sanskrit, l’effort violent, on pourrait dire ardent, fervent. En tout cas, il y a cette notion de volonté, d’effort et de discipline. Et à priori, aussi bien les femmes que les hommes peuvent développer ces qualités.

Le haṭhayoga est un terme sanskrit utilisé dans les textes indiens depuis environ le XIIe siècle, mais la transmission orale est elle beaucoup plus ancienne. Et l’on sait que dans l’Inde médiévale, la place de la femme s’est largement détériorée avec certaines coutumes comme le suicide rituel (femme veuve), le mariage forcé, l’interdiction de se remarier. Et la place de la femme dans la vie spirituelle n’a été qu’au prix de personnalités hors du commun ayant pu s’extraire de leur condition.

Le haṭhayoga issu de la communauté des nāth s’est construit dans un contexte où plusieurs chercheurs, pratiquants, philosophes, médecins et érudits ont créé au fil des siècles une discipline utilisant le corps comme vecteur spirituel. Et forcément, si la place de la femme était déjà limitée socialement, son rôle a été étouffé par la domination masculine propre à l’époque. De plus, la notion d’effort et de persévérance était surtout associée à l’effort et à la démonstration physique au sens musculaire du terme. Certes, les textes font une place aux femmes, comme dans la Haṭhayogapradīpikā (petite lumière sur le haṭhayoga), mais c’est souvent du point de vue des hommes. Par exemple, chapitre I, page 62 : « Dès le début de la pratique du yoga, il faut s’abstenir d’utiliser ou de manipuler du feu, de fréquenter les femmes et d’entreprendre les voyages ».

L’image du yogi renonçant est souvent masculine et elle nous évoque des sādhus barbus aux longues nattes, mais peu d’images de renonçante ou même de nom de yoginī (pratiquante femme) connus nous viennent spontanément. Souvent, c’est plutôt l’image associée à la maternité, à l’amour infini qui est associée à la culture hindoue. D’ailleurs, le créateur historique du haṭhayoga est un homme : Gorakṣa. 

Mais si l’approche tantrique (le corps comme analogie du cosmos) est aussi le fruit de son époque, elle a tout de même permis une ouverture sur la pratique des femmes. Le haṭhayoga considère que nous sommes une analogie du cosmos et qu’il y a en nous des polarités, notamment féminines et masculines, et que, par conséquent, on peut associer certaines modalités du masculin et du féminin à tous les individus. Il y a donc du féminin et du masculin en chacun d’entre nous, et c’est l’union des polarités qui permettra de remonter à la source de la conscience énergétique.

À partir de là, la pratique s’ouvre un peu aux femmes et apparaissent alors certaines yoginī comme Lalla. Avant, la femme pouvait atteindre la libération en aidant son mari à atteindre lui-même la libération. Seules les femmes âgées pouvaient prétendre au renoncement, mais c’était le plus souvent pour être mis au ban de la société.

Lalla est né vers 1320 d’une famille de Brahmanes cultivés. Elle fut obligée de se marier à un homme de 11 ans son aîné. Initié très tôt aux enseignements du shivaïsme du Cachemire, elle part, à la mort de son mari, nue, « vêtue d’espace », danser sur les chemins du Cachemire, rejetant toutes les conventions.

Voici un extrait de ces poèmes : 

« Le tantra disparu, reste alors le mantra ».

Le mantra disparu, reste alors la pensée,

La pensée disparut, alors, plus rien, nulle participante dans le vide. Un vide s’est absorbé. »

(Les dits de Lalla, Yoga : l’encyclopédie).

Femme du Cachemire

Lalla reste une exception dans un univers quasi uniquement masculin, mais c’est peut-être là l’origine d’une pratique féminine.

Aujourd’hui, nous avons tous en tête des personnalités masculines des 2 derniers siècles (Vivekanandha, Ramakrishna, Yogananda, Iyengar, Krishnamacharya…).

Mais une autre personnalité singulière va émerger. Elle naît en 1896 dans une famille de vishnouïtes fervents. Sa mère écrivait des poèmes mystiques et composait de la musique et son père avait été un ascète avant de fonder une famille. Mariée à 12 ans à Bholanāth , elle manifeste des expériences mystiques. Son mari devient dès lors le premier disciple de sa femme.

Mā Anandamayi avec son mari, Ramani Mohan Chakrabarti de Vikramapura, qu’elle renomma Bholanāth

De 1918 à 1923, elle décide de « jouer le rôle d’une ascète ».

Mā Anandamayi contribue à ouvrir sur l’image d’ascète femme tout en utilisant des qualités plus «féminines », moins « brutales » et tournées vers un amour inconditionnel.

Dans son livre Voyage vers l’immortalité, Atmananda cite le dialogue suivant :

« Question : Est-il juste de considérer que vous êtes Dieu ? 

Mā Ananda Mayi : Dieu seul existe ; chaque chose et chaque être n’est qu’une forme de Dieu . « Il est venu donner le darshan également sous votre apparence. »

Aujourd’hui, nous pouvons citer Amma qui célèbre régulièrement le darshan « la vision du divin » à travers le monde.

Je ne suis pas historien ni sociologue et il faudrait un livre entier pour documenter la pratique des femmes dans l’histoire du Yoga, mais ces exemples nous donnent un aperçu de la figure quasi inexistante de l’ascète femme.

Alors comment en est-on arrivé à cette pratique moderne en grande partie féminine ?

J’enseigne depuis 15 ans et dans mes cours, il y a environ 20 % d’hommes et ce chiffre reste constant au fil des ans, malgré le boom du yoga ces dernières années. Il me semble qu’il y a un peu plus d’hommes dans les courants modernes et plus physiques du haṭhayoga. Les hommes semblent rechercher une pratique plus dans le « paraître » et plus athlétique, comme si s’asseoir en méditation n’était pas assez spectaculaire. Pourtant, au départ, le yoga est une voie héroïque qui demande du courage, une voie d’introspection sans concession qui demande parfois de méditer des heures sans bouger. Or c’est d’abord la valeur masculine du héros et notamment du guerrier qui demandait au pratiquant des qualités de détermination et d’abnégation sans concessions. Cette figure était présente dans l’image du guerrier Arjuna, par exemple dans la Bhagavadgītā qui doit faire face à l’aide de Krishna (encore une figure masculine) à ses démons. Les premiers yogi étaient des hommes forts, au sens courageux et capables de s’élever. La virilité dans le sens premier du terme, c’est-à-dire se tenir droit. D’ailleurs, en sanskrit vīra, l’étymologie de virilité signifie «héros, fort ».

Je ne crois pas que les hommes modernes soient forcément lâches, mais pour différentes raisons, ils pensent que le courage est ailleurs. C’est sans doute un héritage judéo-chrétien de la figure paternelle, un héritage de notre part préhistorique de cueilleurs-chasseurs qui doit lutter pour survivre et où les muscles sont importants, puis l’héritage d’une société qui façonne des êtres avec des représentations. L’homme doit être fort et ne pas se plaindre, être un héros de conte qui sauve une princesse, un individu qui ne montre pas sa souffrance, peut-être aussi que les guerres sont passées par là, sans oublier la biologie avec la testostérone qui produit une attitude différente dans le corps et la façon d’être.

Il y a aussi le capitalisme et la publicité qui ont vu la femme et le yoga comme un produit que l’on vend, une discipline à la mode qui permet au culte de l’individu parfait de prospérer. Une femme souple, jeune, jolie, mère parfaite, zen et qui fait du yoga comme on vendait à l’époque des cafetières à la ménagère de 50 ans…

Heureusement, pratiqué avec sérieux, le yoga est une discipline, une doctrine hors des conventions, des conditionnements et où seul compte l’expérience intérieure du soi.

Le soi indien n’est pas le soi étriqué et soumis aux limites de la personne, mais le soi divin, la lumière, le vide absorbé dont parle Lalla, le dieu de Mā Ananda Mayi , le darshan d’Amma.

Puissent tous les pratiquantes et les pratiquants le connaître quel que soit leur genre avec ardeur et soucis d’authenticité, après tout, yoga signifie union.

jeudi 23 mai 2024

Comment définir un professeur de Yoga ?

 

Comment définir un professeur de Yoga?

Dans la jungle qu’est devenu le Yoga avec son aspect mondialisé et ces formes multiples, je vais tenter de définir ce qu’est le professeur de Yoga, au milieu de tout ça.

Tout d’abord il faut savoir de quel enseignement du Yoga nous parlons : JñānaYoga (Yoga de la connaissance), Karma Yoga (Yoga de l’action), Bahkti Yoga (Yoga de la dévotion), Haṭha yoga (Yoga de l’effort ardent)…

De toute évidence, en occident une grande majorité de professeurs enseignent le Haṭha yoga ou tout du moins une inspiration de cette voie. En effet le Haṭha yoga, qui utilise le corps comme véhicule spirituel et qui était encore un Yoga assez anonyme il y a un siècle, est devenu le Yoga de façon générale quand on emploie le terme. Le mot Yoga est devenu commun, c’est dorénavant une activité comme les autres et quand on utilise le mot Yoga dans le monde occidental nous vient souvent en premier l’image d’une jeune femme à l’apogée de ses capacités physiques, qui fait une posture que seul 1 % de la population peut envisager de réaliser ! Ou alors des gens allongés proches de l’endormissement et parfaitement détendus !

Le Haṭha yoga se définit comme le Yoga de l’effort « violent ». Ce n’est pas violent au sens où il est violent envers les autres ou soi-même mais plutôt l’effort ardentl’ascèse spirituelle qui doit faire surgir un feu intérieur capable de purifier les obstacles de nos limites matérielles. C’est aussi une analogie du cosmos, le corps humain comme cartographie du corps cosmique.

Vous conviendrez que nous nous sommes bien éloignés de cette vision dans notre monde globalisé. Et ce parfois même à la source, en Inde où être professeur de Yoga n’est pas forcément la garantie d’un bel enseignement ou d’une grand probité spirituelle.

Le Haṭha yoga est devenu populaire sous l’influence de maîtres indiens comme Krishnamacharya et ses élèves Pattabbhi Jois et Iyengar. Qu’on les aime ou pas, qu’on le veuille ou non, ces personnages ont largement contribué à populariser la discipline.

Krishnamacharya

Et avec l’arrivée de médias comme la télé, leurs prouesses physiques sont celles qui ont le plus attiré et épaté l’œil des spectateurs occidentaux. Combiné avec une carence de vie spirituelle en Occident, Le Yoga venait répondre à plusieurs problématiques du monde moderne : détresse intérieure, vieillissement de la population, quête de l’individu à outrance…

Pour voir l’histoire de l’évolution de cette discipline, je vous invite à consulter le remarquable travail universitaire de deux Yogis chercheurs et pratiquants, Mark Singleton et James Mallinson (Les racines du Yoga, Aux origines du Yoga postural). 

Alors pourquoi le Yoga est-il devenu, dans de nombreux cours, cette sorte de gymnastique hygiéniste aux vertus relaxantes ? Et qui est le « prof » de Yoga au milieu de tout ça ?

Comme je l’ai dit précédemment le Yoga, et donc le Haṭha yoga, est une pratique complète qui tient compte de tous les paramètres de l’individu et qui par ces aspects multiples répond aux nombreuses incertitudes de notre monde contemporain. En effet, il a une influence sur la santé grâce à son travail physique mais a aussi une incidence sur l’équilibre du système sympathique grâce à sa « science du souffle ». Il répond à l’épuisement individuel et collectif d’une société où l’on est sursollicité de toute part. Et enfin il donne une vision plus scientifique de la spiritualité à un monde ou le scientifique est devenu une quasi religion. C’est en quelque sorte une philosophie incarnée. Il n’y a qu’à voir les nombreuses études faites dorénavant sur les effets de la méditation notamment. Même si les initiateurs de ses recherches sont plutôt bouddhistes, comme Mathieu Ricard, il n’en demeure pas moi qu’ils contribuent à cette «validation » de l’efficacité du Yoga.

Alors qui est le professeur de Yoga ? A-t-il besoin d’une formation ? Ou d’une initiation ? Peut-on être occidental et professeur de Yoga ? Un professeur de Yoga est-il un maître ? Est-il un Guru ?

Qui est le professeur de Yoga ?

Le professeur de Yoga en sanskrit c’est l’Ācārya. Ācārya est un terme sanskrit qui signifie «celui qui enseigne par sa conduite». Un Ācārya est un enseignant qui montre l’exemple. De plus, Ācārya peut être utilisé comme suffixe pour un enseignant de n’importe quelle discipline. C’est un nom de famille brahmane qui peut être trouvé à travers le Népal et l’Inde. 

Le professeur de Yoga est donc à la fois un titre et un exemple à tenir. Ce titre il l’obtient soit à partir d’une longue étude auprès de ses professeurs, soit, plus couramment aujourd’hui, auprès d’une école de formation. L’exemple à tenir il le tient de par les enseignements qu’il a reçu mais aussi de la mise en pratique quotidienne de ce qu’il a appris. C’est donc une grande responsabilité qui implique un profond engagement.

Je vais graduer ce que je considère comme les différentes étapes du professeur pour plus du clarté : le professeur (Ācārya), le maître et le Guru. Je reviendrai sur ces termes.

Le professeur au sens de titre et d’engagement est à mon avis la première étape de l’enseignement. Avoir reçu un enseignement sérieux, s’investir dans la recherche, faire preuve de pédagogie et respecter la pluralité de ses élèves. Et humblement s’appliquer à progresser sur le chemin.

A t’il besoin d’une formation ?

De toute évidence oui. Comment transmettre soi même ce que l’on a pas appris et expérimenté? Mais c’est là où les points de vue divergent. Certains diront qu’il faut une expérience directe, divine pour enseigner le Yoga, d’autres diront qu’il faut passer par une école. D’autres encore que seuls des Guru indiens peuvent passer le message.

Le Yoga vient d’Inde mais il fait preuve d’universalisme et peut très bien être appliqué à n’importe quel être humain. Ce vieux débat de la tradition et de la pureté de l’enseignement peut être dangereux. A chaque fois qu’on met en avant la pureté il y a toujours derrière l’impureté de l’autre. Il y a partout des gens sincères dans leur démarches, il y a de bons enseignants dans toutes sortes de lieux, en mjc, en individuel, issu de Guru indiens ou pas.

L’authenticité et la durée de formation quelle qu’elle soit me paraissent des critères essentiels. Chacun transmet d’où il en est, de ce qu’il a assimilé, de ce qu’il a vécu. Et comme dans tous les domaines, les meilleurs dans leur pratique ne sont pas toujours les meilleurs passeurs. La pédagogie a une partie d’inné et une grande partie d’étude, de curiosité et nécessite une grande empathie tout en sachent prendre la distance nécessaire.

Les nombreux courants de Yoga dans le monde, les nombreuses pratiques farfelues, les récupérations, la façon du commerce mondialisé de travestir le Yoga ou encore le manque de formation et les formations trop rapides perdent les pratiquants. Mais aussi l’illusion d’une formation indienne qui aurait plus de valeur. Aujourd’hui pour répondre au format moderne les formations sont raccourcies parfois à un mois et leur donner un côté indien donne l’illusion d’une « vraie » formation. 

Comment identifier et authentifier un enseignement de Yoga ?

Un critère me paraît essentiel, la Paramparā . Ce terme décrit une lignée de transmission ininterrompue de professeurs à élèves. Cette chaîne ininterrompue d’élèves qui deviennent à leur tour professeurs donne de la crédibilité à un enseignement. Pour valider un enseignement on peut penser qu’ il faut au moins trois génération de professeurs au dessus de soi. Par exemple dans la HaṭhaYogaPradīpikā (la petite lumière sur le Haṭha) l’auteur Svātmārāma cite une trentaine d’enseignants au dessus de lui. Bien que ce critère ne soit pas le seul pour faire un bon professeur mais il donne un traçabilité, une inscription dans un courant.

Qu’en est-il de l’initiation ?

L’initiation auprès de grands maîtres indiens, certains l’ont faite et font preuve d’une démarche sincère. C’est l’essence même du Yoga, une transmission directe de maître à disciple. Est-ce qu’elle garantit ensuite un bel enseignement ? On en revient à la vertu d’exemple qui est centrale dans la transmission indienne. C’est d’abord dans notre attitude qu’on enseigne, la loyauté, la recherche, l’abandon à plus large que soi, l’humilité. La force de l’exemple qu’on pouvait retrouver chez des personnages comme Gandhi, Mandela, Luther King et des Yogis comme Ramakrishna.

Évidemment il ne faut pas non plus négliger l’enseignement des textes sacrés et des postures, l’attitude est la base essentielle mais elle doit se compléter avec une bonne connaissance de ces deux aspects et l’âge et l’expérience sont des atouts non négligeables dans la valeur de l’enseignement.

Sri Ramakrishna Paramahamsa

Peut-on être occidental et professeur de Yoga ?

Je ne peux répondre que oui étant moi même dans cette situation ! Il me semble qu’il faut faire attention à l’appropriation culturelle. Ne pas singer les indiens. Transmettre l’universalisme du Yoga en tenant compte des particularités sociétales de notre environnementRespecter la tradition et la source du Yoga, s’appuyer sur les textes référents, ne pas inventer ce que l’on ne connaît pas ou n’a pas expérimenté. Nous attirons les élèves qui nous ressemblent. Comme je l’ai dit précédemment la sincérité, la recherche et l’humilité sont de mise. 

Professeur de Yoga est devenu un métier. C’est un non sens pour les puristes mais soyons clair à de rares exceptions près on ne devient pas riche en enseignant le Yoga. Et puis le rapport à l’argent n’enlève pas la valeur de l’enseignant et la profondeur de son enseignement, simplement en occident la valeur tutélaire du maître et son aura n’est absolument pas transposable. Le doûte voire la défiance envers cette «autorité » est quasi systématique chez nous. L’échange par la monnaie donne un accord tacite qui engage les deux partis.

Aujourd’hui le Yoga est même enseigné dans des entreprises indiennes pour répondre au stress. On peut y voir un effet boomerang. C’est devenu aussi un argument politique et le gouvernement indien s’est doté d’un ministère dédié au Yoga et l’Ayurveda.

Un professeur de Yoga est-il un maître ? Est-il un Guru ?

Je reviens donc vers la différence que je fais entre ces trois termes.

  • Le professeur : Première étape de l’enseignement. Elle demande une étude sérieuse, de la pédagogie et une recherche permanente.
  • Le maître : ce sont les élèves qui désigne le maître, personne ne s’autoproclame, c’est l’évidence de l’exemple, l’attitude face aux épreuves. La force du quotidien.
  • Le Guru : il faut redonner ses lettres de noblesse à ce mot galvaudé, en Occident, où il a beaucoup perdu son sens premier et pire même qui inquiète souvent…parfois à juste raison lorsque l’on voit certaines dérives.
    Guru c’est celui qui pèse, qui dissipe des ténèbres. C’est la personne qui par sa seule présence vous donne de la clarté, de la confiance, et dont la seule présence donne beaucoup d’amour et de lumière.

Pour conclure je dirai qu’être professeur de Yoga est un chemin, un art de vivre, une quête de vérité, faite de beaucoup d’abnégation, d’une remise en question permanente et d’une recherche sérieuse. 

La formation, l’initiation est une étape essentielle sur ce chemin, elle est le début, un tremplin.

Chacun utilisera son propre discernement en fonction de tous les critères que nous avons vu pour reconnaître le professeur qui l’aidera à évoluer sur ce parcours. Et s’il trouve un maître ou un Guru alors la profondeur de son parcours n’en sera que plus grande.

Et surtout derrière tout cela il reste la pratique !

Bonne pratique !!!